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L’ivoirité: un exemple de la manipulation politique (Par Famara SANÉ)

Dans un processus de crise économique et politique de la fin des années 1980 aux années 1990, les ivoiriens ont cherché à se réconcilier avec leurs valeurs culturelles à travers le référent d’ivoirité qui est un concept visant à définir la nationalité ivoirienne dans un processus de démocratisation et d’unification nationale d’une société en manque d’imaginaire « globalement national ». Il s’appuie sur des notions culturelles et vise à promouvoir les cultures et productions nationales. Le concept d’ivoirité est apparu en 1945 à Dakar, avec des étudiants ivoiriens. Il réapparait avec le président de l’époque Henri Konan Bédié en 1994 dans un contexte de reprise économique. L’ivoirité se manifeste par des appels à l’élan national via des spots publicitaires (radio, affichage public, télévision et journaux de presse) avec un slogan simple : « Consommons ivoirien » le message se veut clair et simple.
Politiquement, le mot « Ivoirité » est employé d’abord par le président Henri Konan Bédié. Il en fait un usage plutôt libéral, en faisant un projet d’identité culturelle commune pour les 60 ethnies composant le pays des lagunes, les nationaux ivoiriens comme les étrangers (qui représentent en 1998 le quart de la population).
Mais, avec la lutte politique pour le contrôle du pouvoir en Côte d’Ivoire, les adversaires politiques du président Bédié s’approprièrent du concept qui est bientôt imprégné d’idées nationalistes et d’exclusion de l’autre considéré comme étranger. Et pourtant en 1994, Laurent Gbagbo dont le parti formait avec le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara, le « Front des Républicains », avait critiqué vivement la politique d’ivoirité menée par le Président Henri Konan Bédié : «De toute façon, la loi de 1994 qui est à l’origine du concept d’Ivoirité est mauvaise (…). La Côte d’Ivoire est un pays qui tire, en partie, sa force de l’intégration et de la contribution de nombreux citoyens qui sont venus et qui ont mené, avec nous, la lutte pour l’indépendance, qui ont pris une part active au développement économique de ce pays ». Ainsi la Côte d’Ivoire entre dans une campagne de xénophobie appuyée par les développements de la presse qui ont ainsi imposé le concept d’ivoirité, qui a conduit à l’invalidation de la candidature du ressortissant du nord de la Côte d’Ivoire, un malinké, Alassane Ouattara. En effet, l’époque est marquée en Côte d’Ivoire par un repli identitaire qui se manifeste par le rejet des étrangers considérés comme étant responsables de la crise de chômage qui frappe les jeunes ivoiriens mais également comme les pilleurs de l’économie ivoirienne pour avoir mis la main sur le secteur de l’agriculture poumon de l’économie. Et le rejet de Ouattara est facilité par le contexte de « méfiance identitaire ». En plus, au regard de la composition religieuse et de la répartition de la population ivoirienne, la diversité est renforcée par la différence religieuse. En effet, les Ivoiriens du nord sont dans leur grande majorité musulmans et sont soupçonnés d’être de mauvais Ivoiriens, et sont donc rejetés par les Ivoiriens du sud. Mais il aboutit à un sentiment d’exclusion des populations du nord, notamment le groupe des Malinké dont les patronymes ont le plus facilement une consonance étrangère.
La Côte d’Ivoire a une population cosmopolite du point de vue culturel et ethnique : au recensement de 1998, elle compte 26% d’étrangers. Mais la mixité ne se fait pas uniquement entre nations, mais aussi entre groupes ethniques à travers des mariages et même entre religions. Ce brassage ethnico-religieuse a longtemps fait de la Côte d’Ivoire, une terre d’accueil. Il est quasiment impossible à Abidjan, la capitale économique de retrouver des familles entièrement composées de membres d’une ethnie ou d’une religion. Pourtant une partie de la population est victime d’exclusion, et Alassane Ouattara comme Henri Konan Bédié ont été victime de cette politique d’exclusion. Le Parti Démocratique de la Côte d’Ivoire (Le PDCI) comme une large part du Front Patriotique Ivoirien (le FPI) y adhèrent .
Cette notion d’ivoirité est dénoncée par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (la FIDH) comme étant à la base d’un « système xénophobe », qui dénonce également la loi sur la nationalité et la loi foncière, qui violent selon elle les droits civils, politiques, économiques et sociaux protégés par les pactes de l’ONU. Le problème foncier restant un problème de manque accru d’organisation qui mine les sociétés dans les pays en voie de développement. Au plan économique, si la Côte d’Ivoire est un des rares pays à n’avoir pas vu sa population souffrir de la dévaluation, c’est parce qu’elle avait plus facilement accès aux crédits internationaux que ses voisins de la zone UEMOA. Mais ces crédits devenant trop lourds dans le PIB, il fallait à tout prix que la Côte d’Ivoire développe une industrie pérenne tournée vers l’exportation (objectif majeur de la dévaluation) et réussisse à diminuer le montant de ses importations (notamment de produits finis). Et les difficultés liées à la détérioration des termes de l’échange sur le marché mondial vont davantage contribuer à gorger ce concept d’ivoirité pour trouver solutions aux maux de la population dont les conditions de vie commencent à se détériorer. En plus, l’ivoirité appelait à l’élan national via des spots publicitaires (radio, affichage public, télévision et journaux de presse) avec un slogan simple : « Consommons ivoirien » le message se voulait clair et simple, vantant les consommations alimentaires des différentes régions du pays et tout le pays du nord au sud et de l’est à l’ouest.
La dimension religieuse de l’ivoirité est apparue avec l’ancien Premier Ministre Alassane Dramane Ouattara qui justifia son inéligibilité à la présidentielle en affirmant que « On ne veut pas que je sois président parce que je suis musulman et nordiste. » Donc comme on le voit bien, les facteurs ayant contribué au déclenchement de la crise en Côte d’Ivoire relèvent de la politique interne des gouvernements successifs ivoiriens de la mort du président Félix H. BOIGNY au gouvernement de Laurent GBAGBO y compris.
De la deuxième moitié des années 1980 à 1993, le président ivoirien était malade soufrant d’un cancer de la prostate. Sa mort fut officiellement annoncée le 7 décembre 1993. Mais bien avant cette date, la Côte d’Ivoire était marquée par des luttes longues et difficiles pour la succession du président baoulé. « Il est vrai que la succession d’un chef en Côte d’Ivoire relève de la culture traditionnelle, et Félix Houphouët-Boigny était aussi un chef coutumier en même temps qu’il avait occupé les plus hautes fonctions de l’Etat ivoirien pendant 33 ans, après avoir été ministre de la République française . »
Pourtant, même si la vie politique a été marquée par des luttes politiques pour la succession du « Vieux » dans les dix dernières années de son règne, juridiquement le constituant ivoirien a tranché le débat en prévoyant des mécanismes qui doivent régir les procédures de l’héritage du président Houphouët-Boigny. Mais la constitution ivoirienne a été l’objet de plusieurs retouches. Ce qui ne manqua pas d’influencer sur sa crédibilité. En effet, l’article 11 de la constitution ivoirienne modifiée en 1990 désignait non seulement le Président de l’Assemblée nationale pour achever le mandat présidentiel, mais également trainait une autre lacune, celle de la suppléance qui fait du Premier Ministre le numéro un du pays en cas d’absence du Président de la République du territoire national .
Dans la première situation, Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée Nationale, un baoulé comme Félix Houphouët Boigny était légitime. Et il peut compter sur la légitimité constitutionnelle et sur l’appui de toute la tradition baoulé selon laquelle un chef traditionnel n’est remplacé qu’après sa mort.
Les luttes pour la succession installèrent un climat d’instabilité politique en Côte d’Ivoire. Et la confirmation d’Henri Konan Bédié au pouvoir et à la tête du parti n’a pas mis fin à la tension. Au contraire, avec la mort du « Vieux », l’opposant historique engage une lutte pour réviser la constitution particulièrement son article 11 très ambigu qui désigne le président de l’Assemblée Nationale pour achever le mandat présidentiel en cas de décès ou d’incapacité du président de la république. Les revendications de Laurent Gbagbo entretiennent la tension et sont porteurs de conflit entre acteurs concernés. En effet, Laurent Gbagbo élève la voix en posant la revendication sur «la reconnaissance du droit des autochtones sur la terre, et d’autre part la suppression du droit de vote des étrangers, car il estimait que le vote étranger avait largement favorisé le parti au pouvoir » surtout lors des différentes élections de 1990 qui ont connu beaucoup de contestations. En effet, dès le retour du pays au multipartisme, le front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo s’est positionné comme le parti qui défend les autochtones. Ce n’est pas un hasard si ce parti s’est attaqué très vite au vote des ressortissants de la CEDEAO .
En effet, l’immigration des étrangers en Côte d’Ivoire remonte à la période coloniale dans la perspective du développement des cultures de plantations. « Durant la majeure partie de la présidence du vieux Houphët-Boigny jusqu’en 1983, la côte d’Ivoire connut une véritable croissance économique et fut considérée comme l’un des rares pays qui ont réussi à bâtir une économie prometteuse en Afrique. En effet, tout au long des vingt premières années de son regain d’indépendance, le pays jouit d’une croissance économique soutenue de l’ordre de 7% par an. La Côte d’Ivoire était dans un état très enviable. C’est cet état privilégié qui en a fait la destination favorite d’un grand nombre de travailleurs en provenance des pays voisins de la sous-région. Et grâce à une politique intérieure axée sur les vertus de tolérance, d’ouverture, de dialogue et de progrès dans l’unité nationale, des vertus prônées par le président Houphouët, le pays a connu une grande stabilité politique et l’harmonie entre les citoyens immigrés et ivoiriens de souche ». On retrouve le même phénomène en RDC, ex Congo Léopoldville avec l’arrivée dans cette colonie belge des ressortissants du Rwanda et du Burundi. Durant tout son règne en Côte d’Ivoire, le président ivoirien, Félix Houphouët Boigny utilisa cette force étrangère pour asseoir sa crédibilité et son autorité dans le pays et se faire une influence dans la sous-région. En accordant l’accès à la terre aux étrangers et le droit de vote aux africains non ivoiriens, le président ivoirien était rassuré en partie d’être à l’écart de toute tentative d’agression extérieure, car ce pays exposerait ses compatriotes vivant en Côte d’ôte d’Ivoire au danger vu leur nombre important. Ainsi, cette situation alliée aux potentialités du pays des lagunes expliquent en partie l’influence dont a bénéficié le président ivoirien.
Mais la volonté du nouvel homme fort, Henri Konan Bédié de s’inscrire dans la continuité de la ligne politique tracée par le « Vieux » ne tint pas longtemps. « Pour se maintenir au pouvoir à tout prix, Bédié a emprunté une sorte de chauvinisme puis a inventé le concept de l’ivoirité. Sous prétexte que l’un de ses deux parents n’était pas d’origine ivoirienne, on a déclaré Ouattara comme étranger et par extension les gens de sa base électorale, les Dioula et tous ceux du nord en général. En effet, il semble que Bédié visait deux objectifs. D’abord, éliminer Ouattara, qui était perçu comme un gênant adversaire électoral, puis dévier l’attention des Ivoiriens désillusionnés par la mauvaise gestion de son gouvernement, caractérisée par un miasme de corruption très répandu à travers la fonction publique ». Depuis lors, le virus identitaire ne quittera plus la pratique politique en Côte d’Ivoire. En effet, Bédié profite de la pression de l’opposition pour modifier le code électoral le 8 décembre 1994. Ainsi par la même occasion, le droit de vote fut retiré aux africains non ivoiriens. Par cette nouvelle disposition dans le code électoral, la Côte d’Ivoire venait d’entrer dans un cycle infernal d’instabilité politique étant donné que les faucons de la politique vont utiliser le nouveau code à leur fin pour se maintenir ou accéder au pouvoir. Pire, cette disposition va être instrumentalisée pour remettre en cause la nationalité ivoirienne de certains ivoiriens. Une tendance au repli nationaliste est manifeste au niveau de l’article 49 qui stipule que pour être éligible à la magistrature suprême, le candidat doit « être né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens de naissance, n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne, et résider de façon continue en Côte d’Ivoire pendant les cinq années précédant la date des élections (sauf en cas d’affectation dans des organisations internationales ). »
Par ces retouches sur la constitution et le code électoral, l’avenir politique s’assombrissait pour certains ivoiriens et particulièrement pour Alassane Dramane Ouattara. La chasse à courre contre Ouattara sera alors synonyme de chasse à son électorat supposé. En effet, les Malinké du nord de la Côte d’Ivoire se voient visés par les nouvelles dispositions du code électoral tant au niveau de l’élection présidentielle qu’au niveau de celle des députés. « Cette distinction d’essence communautariste était doublée d’une défiance de nature politique, car l’ancien président Houphouët-Boigny avait pris l’habitude de monnayer son hospitalité contre des bulletins de vote, et les étrangers apparaissaient comme le réservoir électoral de son parti, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) . » Ainsi, par ces mesures révisionnistes des héritiers d’Houphouët Boigny, le délit de patronyme sera érigé en règle de gouvernance. Une partie des ivoiriens découvre alors qu’elle n’a pas les mêmes droits que l’autre parce que pas pure, selon les thèses officielles d’alors. Ouattara est lui frappé d’extranéité et affublé de la nationalité burkinabé, malgré ses origines kongoises (Nord de la Côte d’Ivoire) . Et la dérive identitaire qui commence en 1994, va s’accélérer avec la création du Rassemblement des républicains, un parti politique qui se réclame de l’ancien Premier ministre. Surtout que ce parti créé par Djeni Kobenan demande clairement à Ouattara de défendre ses couleurs pour la présidentielle de 1995. Le RDR qui apparaît comme le parti de ceux qui subissent la répression identitaire sera attaqué par le pouvoir. Le mentor de ce parti cristallisera alors les espoirs de tous ces citoyens marginalisés. La carte de séjour créé temporairement par Ouattara pour renflouer les caisses de l’Etat finira par se retourner contre les ressortissants de la sous-région, de plus en plus persécutés. Cette situation entraina des conflits qui finissent par embraser une partie de la zone forestière, avec une chasse aux burkinabé .
L’approche des élections de 1995 va davantage cristalliser la haine entre acteurs politiques. L’opposant Laurent Gbagbo demanda, pour qu’il y ait plus de transparence dans les opérations électorales, que le gouvernement mît en place, en rapport avec l’opposition, une commission électorale indépendante. Mais cette exigence de Gbagbo fut rejetée. Et politiquement, tous les partis d’opposition et le nouveau parti d’Alassane Ouattara, créé à la suite des amendements du code électoral en 1994, mécontents de la gestion du PDCI, mettent en place un front républicain qui préconisa le boycott de l’élection présidentielle de 1995. L’opposition engagea un bras de fer face à l’entêtement du président Bédié et le pays, particulièrement la capitale, fut le lieu de nombreux mouvements de mécontentement populaire. Ainsi, les points de divergence politique donnaient plus de place à des revendications interethniques. Les Malinké veulent et sont déterminés à maintenir leur ivoirité pour ne pas perdre la nationalité et d’être peut-être un jour l’objet de refoulement comme l’ont été les noirs mauritaniens. En retour, d’un autre côté, Bété et Baoulé luttaient pour le contrôle des terres.
Devant le refus de l’armée de mater les manifestants, le général Robert Gueï fut arrêté, jugé et condamné. Gracié et amnistié quelques mois plus tard, il fut mis en retraite anticipé en 1996 et se retira dans son village de Gouessesso, non loin de Man, dans le Grand-ouest, mais il fut rappelé à en sortir pour jouer le rôle du quatrième homme à partir de 1999, lorsque la crise atteignit son paroxysme .
L’élection présidentielle organisée le 22 septembre 1995 a été boycottée par l’opposition radicale à savoir le FPI et le RDR. Et le président sortant Bédié a été plébiscité avec 96,44 des voix exprimées. Le PDCI obtint également une majorité confortable aux législatives du 26 novembre 1995. Le président Bédié fut conforté dans sa position de chef de l’Etat et eut toute la latitude de manœuvrer pour asseoir son autorité fortement ébranlée par les derniers événements. Mais les retouches sur la constitution et sur le code électoral ont fini d’installer les points de revendication politiques porteurs de conflit armé en raison de leur caractéristique xénophobe à l’égard des populations du nord et des étrangers installées en Côte d’Ivoire depuis la période coloniale. En effet la disqualification de Ouattara par Bédié de participer aux élections présidentielles, la chasse aux ivoiriens du nord et des immigrés venus des pays environnants, le tout accompagné parfois de propos xénophobes ou haineux de nature ethnique démontrent comment les dirigeants politiques de la Côte d’Ivoire s’inscrivent indéniablement dans la logique d’un conflit armé à connotation purement ethnique . Mais dans leur volonté d’atteindre leurs objectifs, les tenants de la politique d’ivoirité, opposition comme pouvoir confondus ont essayé de forger des concepts de rejets qui ont davantage alimenté la haine entre supposés ivoiriens de « souche » et les ivoiriens « étrangers », produits de la politique du Président Félix H. Boigny. Dans leurs discours, on sent la volonté manifeste de remettre en cause un état de fait et de permettre aux « vrais ivoiriens » d’être chez eux. « Des personnes nées en Côte d’Ivoire, de père étranger mais dont les familles sont en Côte d’Ivoire depuis au moins cent ans, parce que n’oublions pas que les populations dites  » étrangères « , qui sont de la sous-région, essentiellement du Burkina Faso, du Mali, de la Guinée, sont des populations qui ont été déplacées par le colonisateur pour pouvoir défricher les immenses forêts ivoiriennes. La politique ivoirienne de l’époque d’Houphouët Boigny prônait aussi l’ouverture. Et cette ouverture se traduit par un appel à la main d’œuvre étrangère, essentiellement issue de la sous-région. Plusieurs générations issues de ces populations sont sur place et n’ont pas le statut d’Ivoirien. Aujourd’hui, on se trouve dans une situation paradoxale, où on vous dit qu’il y a près de 26 % de la population qui serait étrangère. Mais dans ces 26 %, vous verrez que beaucoup sont nés sur place, c’est-à-dire sur le sol ivoirien depuis plus d’une génération. C’est la raison pour laquelle le code foncier est un problème, tout comme le code de la nationalité . »Pour les tenants de la politique de l’ivoirité, « Les étrangers […] occupent une place prépondérante, parfois hégémonique, dans l’économie ivoirienne. Cette présence étrangère menace donc de rompre l’équilibre socioéconomique du pays . » Devant l’escalade de la politique xénophobe, soutenue par la Cellule Universitaire de Recherche et de Diffusion des Idées et Actions Politiques du Président Henri Bédié (CURDIPHE), le pouvoir en place chercha à convaincre la population ivoirienne à épouser la politique de l’ivoirité. Et un bouc émissaire fut trouvé en la personne de Saliou Touré, un ivoirien musulman originaire du nord. Pour monsieur Touré, « Contrairement à certaines opinions, la notion d’ivoirité n’est ni le fruit d’un sectarisme étroit, ni l’expression d’une quelconque xénophobie ; elle est la synthèse parfaite de notre histoire, l’affirmation d’une manière d’être originale, bref, un concept fédérateur de nos différences.» Mais la démarche de Bédié n’a pas su mobiliser au départ certains leaders politiques originaires du sud. En effet, « … la tendance politique se réclamant du FPI de Laurent Gbagbo, plutôt proche de l’ethnie Bété, aurait pu se joindre au mouvement (essentiellement composé d’intellectuels) qui marquait son opposition à l’ivoirité. Il n’en fut rien, et l’avenir allait en fournir l’explication . »
L’approche des élections présidentielles rendait difficile le dialogue entre les tenants de la politique de l’ivoirité et les adversaires de celle-ci, et la campagne prenait de plus en plus une tournure ethnique. Le mouvement gagna le monde rural où on note un ancrage de certains immigrés dans l’agriculture. « La terre aux ivoiriens » devient un autre slogan de l’ivoirité au plan économique. Mais la carte d’identité accentua la division entre ivoiriens. Ceux qui avaient un patronyme du Nord la perdaient aux barrages, et cela sans explications. Pour établir la carte d’identité verte, c’était la croix et la bannière. La situation a été bien décrite par le socialiste belge Benoît Schueur, dans un documentaire au titre évocateur : « Côte d’Ivoire, la bombe identitaire ». Et en luttant pour devenir candidat à la présidentielle, Alassane Ouattara, portait aussi le flambeau de ces millions d’ivoiriens qui revendiquaient leur place dans la nation mais que d’aucuns considèrent comme étrangers. L’étranger, comme on le voit particulièrement bien dans ce cas : c’est le prétendant à une position politique, Ouattara. Tout en haut, pour le pouvoir, c’est une évidence que l’étranger est Ouattara. On crée une catégorie, l’« ivoirité », bien plus large pour pouvoir l’exclure de la compétition. Et en même temps, on fait d’une pierre deux coups puisqu’on donne en pâture au petit peuple des ennemis. Donc, on détourne la question politique, on empêche le « peuple » de penser les choses dans un autre registre, c’est à dire de dévoiler les raisons de la lutte qui divise les fractions dominantes pour l’accès au pouvoir. C’est en quelque sorte une universalisation de leur lutte particulière qui leur permet de lever des troupes. La seule façon d’universaliser une lutte particulière, c’est de l’enrober d’un discours idéologique de ralliement (le bien contre le mal, une société meilleure, etc.).
L’invention de l’« ivoirité » par Bédié, reprise par Gbagbo, a semblé être un coup de génie : à la fois éliminer un concurrent et désigner un ennemi intérieur. Mais ses promoteurs n’ont pas maîtrisé les choses jusqu’au bout : en créant un ennemi, on a créé les conditions de possibilité du recrutement de troupes. Ouattara a des partisans derrière lui qui désormais se battent pour une « grande cause », ce qui galvanise plus encore les engagements que le simple processus électoral . Mais dans ce conflit en Côte d’Ivoire, la guerre n’oppose donc pas des ethnies, des blocs régionaux ou des religions. On le voit bien dans le camp des rebelles par exemple : Guillaume Soro est originaire du nord mais il est catholique tandis que Tabley Dacoury est bété, comme Gbagbo, et tous deux dirigent la rébellion du nord. Bien sûr, derrière, il y a la question de l’« ivoirité », mais c’est de la reconstruction. Le registre ethnique est performatif, bien entendu. L’idéologie de l’« ivoirité » ethniste a un effet, ne serait ce que parce qu’elle fournit une grille de lecture reprise là-bas et ici par les médias pour expliquer les événements. La référence à une lutte ethnique permet de penser les choses en termes de morale ou de droits de l’homme : les bons et les méchants. C’est une occultation des luttes politiques au sens fort du terme.

Famara SANE Maire libéral de la commune de Bonna

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